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Lutte anti-drone : cadre opérationnel pour la sureté en environnement contesté

  • Photo du rédacteur: Stéphane Chatton
    Stéphane Chatton
  • il y a 6 jours
  • 7 min de lecture

Penser le cadre avant l’outil : l’approche CONOPS


Drone utilisé par les terroristes de la Province d’Afrique de l’Ouest de l’État islamique dans le Nord-Est du Nigeria
Drone utilisé par les terroristes de la Province d’Afrique de l’Ouest de l’État islamique dans le Nord-Est du Nigeria. Source : DEFENSE NEWS NIGERIA

J’ai passé une part significative de ma vie professionnelle dans la sûreté, principalement à l’étranger, dont trois années en Irak entre 2004 et 2006, dans un contexte où la menace était permanente et polymorphe. À l’époque, le drone n’était pas encore l’outil tactique omniprésent d’aujourd’hui, mais les logiques de protection, d’anticipation et de gestion du risque en milieu hostile étaient déjà au cœur de nos préoccupations.


Depuis quelques années, la lutte anti-drone revient régulièrement dans mes échanges avec d’anciens collègues toujours engagés sur le terrain : protection rapprochée, sûreté de site, escortes. La même question revient : face aux drones civils détournés, par où commencer, que peut-on réellement mettre en place, et avec quels moyens crédibles ?


C’est pour répondre à ces interrogations, de manière volontairement générique, opérationnelle et transposable, que cet article a été écrit. Il propose un cadre CONOPS de lutte anti-drone, applicable à la protection de sites fixes comme à l’escorte et à la protection rapprochée en « environnent contesté »[1]. La protection de convois relève toutefois de contraintes particulières — mobilité permanente, fenêtres de réaction très courtes, difficulté à basculer rapidement en posture de protection et mérite un traitement dédié.


[1] Environnement contesté : contexte où la liberté d’action d’un dispositif de sûreté est activement remise en cause par un adversaire (terrorisme, groupes armés, milices, criminalité militarisée) capable d’observer, d’anticiper et de frapper, et où l’information, la mobilité et la réaction sont dégradées ou contraintes.


Détecter, qualifier, protéger : une logique de couches


La lutte anti-drone repose sur plusieurs paramètres convergents, à commencer par une détection la plus précoce possible. Détecter tôt, c’est qualifier la menace et surtout conserver du temps pour activer une réponse proportionnée. Dans les environnements fortement dégradés, l’accès à des moyens de détection — boîtiers de détection RF, ou identification de flux vidéo FPV — est désormais relativement aisé, depuis des solutions économiques et low-tech jusqu’à des systèmes plus structurés, mais aussi plus coûteux.


La vraie difficulté est donc moins technologique qu’opérationnelle : prouver la valeur de ces moyens et les insérer dans un schéma de défense cohérent. Un capteur isolé, sans doctrine d’emploi ni exploitation des données, ne protège rien. L’enjeu est d’adopter une lecture de sûreté pragmatique, ancrée terrain, qui structure la réponse en séquence claire :détecter, qualifier, décider, protéger.


schéma de défense cohérent


La réponse s’inscrit nécessairement dans une logique multicouche combinant :


  • une compréhension fine des menaces, aujourd’hui dominées par les drones bombardiers, les drones suicides et les plateformes de renseignement et de monitoring d’attaque, notamment en appui d’actions de type VBIED, telles qu’observées massivement en Irak et en Syrie entre 2014 et 2017 ;

  • mise en place de Mode Opératoire (Action On) afin de répondre au mieux à la menace ;

  • le durcissement des sites, avec des abris capables d’encaisser des attaques FPV de type bombardier ou kamikaze (KMK) ;


À ces mesures s’ajoutent des dispositifs souvent sous-estimés mais essentiels : camouflage des zones critiques, réduction des signatures visuelles, et mise en place de filets et autres solutions passives capables de perturber ou de stopper une attaque FPV KMK. Ajouté à cela, des moyens cinétiques accessibles, il existe dorénavant (même si ces solutions sont développées depuis 2016) des options simples, robustes et éprouvées. À courte/moyenne distance — typiquement de 0 à 80 mètres — les fusils en calibre 12, notamment en 12/76, constituent une réponse crédible. Nous développerons ce sujet dans un prochain article.


L’évolution récente de certaines munitions notamment en tungstène, spécifiquement sélectionnées pour des usages anti-drone, a renforcé leur efficacité dans des contextes où des systèmes plus lourds ou plus complexes ne sont pas déployables, pour des raisons de coûts ou de cadres légaux.


L’attaque commence par l’observation : priorité ISR et monitoring


Les travaux récents du Policy Center for the New South confirment que, sur les théâtres sahélo-sahariens, l’emploi du drone par des groupes armés tels que JNIM a franchi un seuil qualitatif. Le drone n’est pas un outil opportuniste, mais une capacité intégrée à une logique doctrinale, articulant renseignement, coordination en temps réel, frappe et exploitation post-attaque.


Dans cette architecture, le drone ISR — positionné plus haut, plus loin et plus longtemps — joue un rôle pivot. Il observe, qualifie et rythme l’action, permettant l’engagement coordonné de drones FPV kamikazes ou bombardiers, tout en assurant le monitoring des effets et la production de contenus à des fins informationnelles et psychologiques.


Cette évolution est rendue possible par l’effondrement de la barrière technologique : drones civils accessibles, outils open source, contournement du Geofencing, intégration de composants imprimés en 3D. À cela s’ajoute un phénomène désormais documenté : la récupération et le réemploi de drones civils initialement utilisés par des forces régulières ou partenaires.

évolution de l'utilisation des drones par des groupes terroristes Sahel
Sources : Africa Center for Strategic Studies, ACLED, Critical Threats, Aldebaran Consulting, GNET, Military Africa, ISS Africa, Reuters, publications X (Twitter) de @SahelAnalyst, @BurkinaSec, @NigeriaDefence, @TogoSecurity, et d’autres comptes OSINT (sept. 2023 – juin 2025).

 Dans ce contexte, le drone ne doit plus être considéré comme un simple vecteur technique, mais comme une capacité intégrée à un cycle d’action completobserver, décider, frapper, documenter, recommencer — dont la phase ISR constitue le point d’entrée critique.


Concrètement, avant de frapper, l’adversaire cherche d’abord à voir : comprendre l’environnement, caler le tempo et observer les routines. Relèves, points d’accès, flux logistiques, zones de repos, regroupements ou itinéraires deviennent, en zone hostile autant de vulnérabilités dès lors qu’ils se répètent. Un drone civil à quelques centaines de mètres — parfois très haut et discret — suffit alors à transformer une action opportuniste en action méthodique de type « Dossier d’objectif » : repérage des objectifs, estimation des effectifs, mesure des délais de réaction, identification des angles morts, puis validation « en temps réel » au moment où l’attaque se déclenche. L’observation n’est pas une phase annexe ; elle conditionne directement la précision, la synchronisation et la réussite de l’action.


Qualification, traçabilité et exploitation des pénétrations drone


Lorsqu’un dispositif de détection est en place, même rudimentaire, les pénétrations de drones ne doivent jamais être traitées comme de simples incidents isolés. Elles peuvent — et doivent — être qualifiées, puis documentées de manière systématique. Dès lors qu’un survol est détecté et identifié comme suspect, ou simplement non conforme aux usages habituels, il devient un événement exploitable sur le plan du renseignement de sûreté.


Ces événements ont vocation à être consignés dans des SITREP ou des Incident Reports réguliers, à partir d’un socle minimal de critères structurants : date et heure, durée de présence, altitude estimée, axe d’approche et de dégagement, type de drone présumé (multirotor / FPV / aile fixe), comportement observé (stationnaire, trajectoire répétitive, suivi de convoi, focalisation sur une zone précise), ainsi que toute corrélation possible avec l’activité au sol au même moment.


L’intérêt de cette traçabilité n’est pas documentaire : il est prédictif. En accumulant ces données, il devient possible d’identifier des patterns, des répétitions, des fenêtres horaires récurrentes ou des zones particulièrement surveillées. Autant de signaux faibles qui, mis bout à bout, peuvent rapidement évoluer en signaux forts de préparation d’attaque ou d’embuscade.


guide décisionnel lutte anti-drone

Dans de nombreux contextes dégradés, ce travail d’analyse constitue l’un des rares leviers permettant de reprendre l’initiative cognitive face à l’adversaire. Un drone qui observe aujourd’hui sans attaquer peut très bien préparer une action différée : ajustement d’un tir indirect, attaque FPV ultérieure, déclenchement et « monitoring » d’une attaque de VBIED (utilisation - par DAESH  - régulière et documentée lors de la bataille de Mosul 2016-2017), ou simple validation des routines de sécurité. La valeur ajoutée d’un dispositif anti-drone ne réside donc pas uniquement dans sa capacité à neutraliser, mais dans sa capacité à alimenter une lecture dynamique de la menace, au service de la protection des personnels et des sites.


Conclusion – Ce qu’un professionnel de la sûreté doit réellement retenir


Avant toute chose, une précaution s’impose : construire un CONOPS anti-drone n’est pas une simple sélection de matériels sur catalogue, mais une construction opérationnelle fondée sur la menace, les contraintes et les procédures. C’est un travail de conception exigeant et contextuel, qui oblige à se poser, à clarifier ses priorités (protection des personnes, continuité d’activité, image, contraintes juridiques), à définir ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas, puis à traduire cette stratégie en procédures simples, entraînables et vérifiables. Cet article n’a donc pas vocation à dicter une solution, mais à aider les décisionnaires à structurer leur réflexion et à suivre des pistes méthodologiques permettant d’aboutir à un cadre d’action le plus générique possible, adaptable aux réalités du terrain.


La lutte anti-drone en environnement contesté n’est ni une affaire de gadgets, ni une course à la technologie. C’est avant tout une problématique de lecture de la menace, de temporalité et de discipline opérationnelle.


Pour un responsable de sûreté, l’enjeu n’est donc pas de tout intercepter, mais de :

·       détecter suffisamment tôt,

·       qualifier correctement ce qui est observé,

·       évaluer la vraisemblance d’une action hostile,

·       et prendre des décisions simples mais rapides avant la phase terminale.


CONOPS lutte anti-drone

Un dispositif anti-drone, même modeste, devient réellement efficace dès lors qu’il est intégré dans un CONOPS clair, compris et partagé par les équipes, et appuyé sur des outils de traçabilité (SITREP, Incident Reports) permettant d’identifier des signaux faibles avant qu’ils ne deviennent des signaux forts. Cette cohérence suppose aussi un point souvent négligé : la formation du personnel. Sans formation, les capteurs ne produisent pas de décision ; ils produisent du bruit. La capacité à reconnaître un schéma, à qualifier un comportement, à reporter correctement, puis à déclencher les mesures de protection repose d’abord sur des réflexes collectifs, entraînés et standardisés.


Enfin, lorsque le cadre le permet et que le contexte ne crée pas de risque inacceptable, la réponse peut inclure des mesures cinétiques visant la destruction du drone. Elles ne doivent jamais être improvisées : elles s’inscrivent dans des règles d’engagement et une appréciation stricte des dommages collatéraux potentiels (personnels, infrastructures, environnement immédiat). Autrement dit, la neutralisation n’est pertinente que si elle est réalisable, proportionnée, et compatible avec la sécurité du site et des tiers.

 

Stéphane Chatton

Président de CEFId



Référence bibliographique


Milnes, N., & Lyammouri, R. (2025, 14 juillet). Countering JNIM’s Drone Proliferation in the Sahel (Policy Paper No. PP-24/25). Policy Center for the New South.

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