LE TIR DE COMBAT AU PISTOLET (2)
- David C
- 28 déc. 2025
- 11 min de lecture
Dernière mise à jour : 10 janv.
Nous avons pu voir dans le précédent article que le tir de combat au pistolet avait évolué aux États-Unis d’Amérique lors de la Conquête de l’Ouest, mais aucune technique ou formation structurée quant à l’usage défensif ou militaire de cette arme n’avait été mise en place. L’évolution des conflits et de la société au cours du XXe siècle allait faire pourtant du pistolet un instrument de combat indispensable.
PERIODE 1890 – 1920 : un symbole d’autorité
Durant cette période, les revolvers et pistolets étaient considérés comme un symbole d’autorité et de prestige des officiers sur les hommes qu’ils commandaient que vus comme de véritables armes de combat (excepté dans les unités de cavalerie). Ceci est particulièrement révélateur dans l’armée française qui adopta deux revolvers d’ordonnance très bien conçus du point de vue mécanique avec les modèles 1873 et 1892, mais réalisés dans des calibres (11mm73 et 8mm92) peu adaptés aux véritables nécessités de la guerre en raison de la puissance anémique de leurs munitions.

Durant la guerre américano-philippine (1899-1902), les forces armées américaines, cédant également à la mode des petits calibres utilisèrent des revolvers Colt 1892 et Colt 1895 chambrés en 38 Long Colt, des armes modernes fonctionnant en double action avec un barillet basculant, qui s’avérèrent d’une puissance insuffisante face à la détermination des combattants philippins (en particulier les guerriers moros), qui même touchés à plusieurs reprises continuaient le combat. Les militaires américains demandèrent à être rééquipés en urgence du vieux Colt 1873 en simple action et barillet fixe, mais chambré dans un calibre bien plus puissant : le 45 Long Colt, qui venait à bout du Moro le plus acariâtre…*
Il était devenu évident pour l’US Army que le pistolet n’était pas uniquement une arme indiquant le rang hiérarchique de son porteur et que l’efficacité de son fonctionnement et la puissance de sa munition faisaient la différence entre la vie et la mort de celui qui l’utilisait.
* Ce sont ces événements qui amenèrent au choix du calibre 45 ACP pour le futur pistolet semi-automatique qui allait équiper l’armée américaine : le Colt Model 1911 cal.45 ACP.
Cependant durant la 1re guerre mondiale, pour les armées européennes, l’arme de poing restait la marque distinctive des officiers et sous-officiers supérieurs, les unités de cavalerie dans lesquelles le pistolet équipait également les hommes de troupe ayant très vite disparu face aux mitrailleuses et aux barbelés…

L’arme de poing allait revenir sur le devant de la scène entre les mains de combattants d’un genre particulier. La guerre de position, avec ses tranchées et ses réseaux de barbelés nécessitait l’emploi d’unités légères capables de mener des raids rapides et brutaux sur les positions adverses pour les détruire ou faire des prisonniers. Ce sera la mission d’unités telles que les Arditi (Italie), Stosstruppen (Allemagne) ou Corps Francs (France). Ces unités d’assaut avaient pour usage de s’équiper de grenades, de poignards et de pelles de tranchée avant de monter à l’assaut des positions adverses pour y combattre au corps à corps. Les fusils de l’époque étant pour la plupart bien trop long, ces combattants privilégiaient fréquemment l’usage du pistolet.

Dans son livre « Orages d’Acier » l’écrivain allemand Ernst JÜNGER, officier de Stosstruppen, évoque l’une de ces missions au cours de laquelle il utilise son pistolet Luger P08 : « Le grand moment était venu. Le barrage roulant s'approchait des premières tranchées. Nous nous mîmes en marche... Ma main droite étreignait la crosse de mon pistolet et la main gauche une badine de bambou ».
Pour les combats au corps à corps, dans le milieu exigu des tranchées, le pistolet semblait être la meilleure des armes à feu, il sera néanmoins supplanté dans ce rôle par l’apparition des pistolets-mitrailleurs tels que le MP18 que nous pouvons voir entre les mains du soldat allemand sur la photo ci-dessus. Si des techniques d’usage du pistolet au combat furent certainement mises au point par ces combattants spécialisés, nous n’avons pas découvert de manuel ou de méthode visant à les enseigner, et le savoir qu’ils avaient forgé au cœur des combats les plus violents fut rapidement oublié.
Le pistolet revint donc à son rôle marginal au sein des forces armées, et les techniques de tir militaire furent largement basées sur le tir académique ou sportif de la doctrine du tir lent et précis, une conception du tir au pistolet selon laquelle :
·La précision absolue étant prioritaire sur la vitesse, un tir juste valant mieux que plusieurs tirs rapides, même en situation de combat,
·Chaque coup tiré devant être délibéré et contrôlé, le tireur étant responsable de chacun de ses tirs.
Le tireur devant chercher à maximiser la probabilité de toucher d’un coup plutôt que de tirer rapidement plusieurs coups.
Il est évident que la doctrine du tir lent et précis présentait des avantages comme un apprentissage structuré et mesurable pour les élèves et les instructeurs, elle se révélait être très adaptée au tir d’entraînement militaire académique. On note que c’est cette technique de tir de précision qui est encore employée lors des compétitions de TAR (Tir aux Armes Réglementaire) qui est une forme de tir sportif d’essence militaire. De plus, la responsabilité de chacun de ses tirs incombant au tireur, la dimension juridique et éthique d’usage de la violence était prise en compte par cette doctrine de tir.
Mais il est également évident que dans un combat rapproché, domaine d’utilisation principale du pistolet, prendre le temps de viser soigneusement sa cible est le meilleur moyen de devenir soi-même une cible avec probablement beaucoup de trous à sa surface, surtout si votre « cible » à les mêmes intentions belliqueuses à votre égard… Des hommes hors du commun allait heureusement faire évoluer le tir au pistolet vers de véritables méthodes de tir de combat.

PERIODE 1920 – 1945 : La naissance du tir de combat au pistolet

William Ewart FAIRBAIRN : le père du tir instinctif
William Ewart FAIRBAIRN (1885-1960) fut l'un des premiers à aborder le combat à l'arme de poing de manière méthodique. Né le 28 Février 1885, il s’engagea dans les Royal Marines en 1901 et en 1907 il rejoignit la Shanghai Municipal Police.
Dans cette première moitié du XXe siècle Shanghai était une cité cosmopolite qui connaissait une criminalité importante, en particulier dans la concession internationale qui regroupait des Américains, des Britanniques, des Français, des Japonais, des Italiens, des Russes et des Allemands. Les rues de Shanghai étaient dominées par les gangs criminels. Les meurtres sur fond de divers trafics, les vols à main armée, les rixes entre gangs rivaux, les enlèvements étaient monnaie courante, Shangaï est l’une des villes les plus criminelles du monde et les hommes de la Shanghai Municipal Police (SMP) devaient y faire face !
FAIRBAIRN et son ami Eric A. SYKES1, tous deux officiers au sein de la SMP, eurent à faire face à de nombreux affrontements armés au sein de la SMP face à des criminels endurcis qui n’hésitaient pas à faire le coup de feu. FAIRBAIRN fut également blessé à plusieurs reprises lors de ces combats, il s’aperçu très rapidement que les techniques de tir académiques au pistolet étaient totalement inadaptées2 dans des fusillades se déroulant à très courte distance et face à des malfaiteurs qui n’hésitaient pas à tirer les premiers.
Il constata que dans un combat rapproché on manquait de temps pour viser, que prendre une visée académique (alignement du cran de mire, du guidon et de la cible) était souvent impossible et qu’une réaction rapide pour neutraliser la menace primait sur tous les autres paramètres de tir.
Il comprit surtout que les techniques de tir académiques échouaient toujours sous stress (elles ne tenaient pas compte de ce facteur essentiel) et il fit des rues de Shangaï son laboratoire empirique du tir de combat au pistolet.
FAIRBAIRN va alors développer une technique de tir sans viser, ou plutôt sans utiliser les instruments de visée, celle du « point shooting », dans laquelle il faut pointer son arme en direction de la cible le plus rapidement possible et ouvrir le feu à plusieurs reprises.
Il démontre que dans le stress du combat, l’afflux d’adrénaline dégrade la vision (la prise de visée devient aléatoire), la motricité fine disparaît (appuyer lentement et régulièrement sur la détente devient impossible) et le cerveau bascule en mode réflexe dans lequel il n’est plus apte à restituer des gestes précis et complexes*.
* CEFId étudie à ce sujet, avec l’Université de Corse, la problématique de la prise de décision et le tir dans l'incertitude sous stress.
Il adapte donc les formations de tir qu’il dispense à la SMP à une motricité dégradée, faite de gestes techniques simples ayant pour base des schémas d’entrainements répétitifs (drills). Le but n’est plus la précision absolue du tir, mais la neutralisation immédiate de l’adversaire.

Avec sa méthode de tir de combat FAIRBAIRN ne se limitera pas à la police de Shangaï, lors de la 2e guerre mondiale il ira former les commandos britanniques et les agents du Special Operation Executive (SOE) au Royaume-Uni, sa technique inspirera également les forces alliées comme celles de l’Office of Strategic Services (ancêtre de la CIA). Ses livres comme Shooting to Live (1942) et Get Tough! (1942) deviendront des références.
Cependant, la technique de tir de FAIRBAIRN n’est pas exempte de défauts : la précision du tir est limitée dès la distance moyenne, la dispersion des tirs est possible, ce qui fait que dans un environnement dense comme le milieu urbain elle peut être source de dommages collatéraux, et surtout la responsabilité juridique du tireur n’est que très peu prise en compte.
Mais FAIRBAIRN n’a jamais prétendu couvrir tous les contextes du tir de combat et offrir une technique parfaite, il répondait à une urgence vitale et précise comme celle des combats de rue à Shangaï ou pour donner une formation rapide à des soldats ou des agents spécialisés durant la 2e guerre mondiale.
FAIRBAIRN ne pense pas le tir au pistolet isolément, le tir est pour lui un continuum du combat, pas une discipline compartimentée, en tant que combattant complet il y intègre aussi le combat à mains nues et au couteau. Il créera d’ailleurs avec SYKES la dague FAIRBAIRN-SYKES qui deviendra l’emblème de nombreuses unités d’élite.

Sa méthode de tir est une avancée majeure dans le domaine du tir de combat, une forme de tir opérationnel réaliste qu’il aura été le premier à mettre en application, bien avant les études contemporaines plus scientifiques qui ont suivi. Il est le maillon indispensable entre le tir académique de la fin du XIXe siècle et le tir de combat moderne. Sans lui pas de doctrine et de méthodologie du tir de combat au pistolet.
Son apport essentiel au tir de combat peut se résumer ainsi : avant FAIRBAIRN le tir au pistolet est une technique académique, isolée des autres formes de combat, qui ignore le facteur primordial du stress. Après lui, le tir de combat prend une dimension opérationnelle et réaliste, le facteur stress devient une priorité, la précision du tir se limite à l’efficacité visant la neutralisation de l’adversaire, le tir est intégré à d’autres formes de combat (mains nues et couteau).
William E. FAIRBAIRN a fait évoluer le tir au pistolet académique en un outil de survie au combat. En cela il est le père du tir instinctif (point shooting) et le premier à intégrer pleinement la réalité physiologique du combat.

Rex APPLEGATE : l’Héritier
Le nom du colonel Rex APPLEGATE (1914-1998) devrait être familier de tous les pratiquants du tir de combat, il est une véritable légende des techniques du combat rapproché et sa contribution dans ce domaine inclue toutes les disciplines : combat à mains nues, au couteau et au pistolet. Il est le digne héritier de W.E. FAIRBAIRN, dont il a systématisé et diffusé la technique de tir de combat connue sous le nom de Point Shooting.
Rex APPLEGATE s’engage dans la police militaire de l’US ARMY dès 1940 mais une maladie pulmonaire le tiendra éloigné des opérations. Il ne restera pourtant pas inactif, ses compétences en tir et sa maîtrise du combat à mains nues feront que le chef de l’OSS (Office of Strategic Services), « Wild Bill » DONOVAN, le recrutera et lui donnera pour instruction de créer une « école pour espions et assassins ».
En bon pragmatique APPLEGATE définira les buts à atteindre afin de réaliser la mission confiée par DONOVAN :
- Former rapidement au combat armé et à mains nues des agents infiltrés, qui pour beaucoup n’ont aucune expérience militaire ou du maniement d’armes.
- Préparer des agents appelés à accomplir seuls des missions à haut risque, souvent en territoire ennemi.
- Mettre en place une formation tenant compte d’un temps d’entraînement au tir très limité.
- Préparer à des confrontations armées se déroulant fréquemment à très courte distance.
Ayant défini les objectifs à atteindre afin de réaliser sa mission, APPLEGATE qui est un tireur émérite (plus jeune il se produisait dans divers championnats et spectacles de tir) sait que le tir académique enseigné dans l’armée ne peut convenir aux affrontements armés que ses élèves seront amenés à rencontrer et encore moins au temps de formation dont il dispose. Il sait que la plupart des agents qu’il devra former n’ont que très peu de temps pour développer leurs compétences de combat (dans certains cas, ils n’ont que quelques heures de formation au maniement des armes à feu avant d'être envoyés à l'étranger). Afin de réaliser son projet il ira parfaire ses compétences auprès de deux icônes du tir de combat au pistolet : William E. FAIRBAIRN et Eric A. SYKES.
Comme Fairbairn, il est autant un combattant à mains nues qu’au pistolet. Il assimile donc rapidement les techniques de tir mises au point par l’ancien officier de la police de Shanghai, en particulier la méthode du point shooting. Rex Applegate va absorber l’essentiel des principes de son mentor : prise en compte du facteur stress et adaptation des techniques, simplicité des gestes, tir réflexe sans recours aux instruments de visée, recherche d’une efficacité immédiate par la neutralisation de l’ennemi.
Fairbairn a créé la méthode du point shooting et l’enseignait presque instinctivement, tant son expérience personnelle du combat de rue était considérable (plusieurs centaines d’affrontements). Applegate n’avait pas la même expérience, mais, doté d’un esprit de synthèse, il allait améliorer le concept du point shooting et en faire une méthode structurée, fondée sur des principes pédagogiques établis : une technique de tir qu’il transmettra à des centaines d’élèves, ainsi qu’à d’autres moniteurs qui, à leur tour, pourront diffuser sa méthode de tir de combat.

En insistant particulièrement sur la répétition et l’automatisation des gestes APPLEGATE fit du point shooting, et de l’instinct du combat de FAIRBAIRN, une doctrine cohérente pouvant être enseignée au plus grand nombre.
Comme son mentor, parce qu’il a aussi pratiqué le combat à mains nues et au couteau, APPLEGATE a décrit (bien avant les études modernes sur le comportement au combat) les effets de la vision tunnel, de la distorsion temporelle, de la perte de motricité fine et de la problématique de la prise de décision sous stress. L’effet de la peur n’était plus nié ou ignoré, il était accepté et canalisé3.
Son livre « Kill or Get Killed ! » (édité en 1943, il restera une référence jusqu’aux années 1970) traite du combat rapproché sous toutes ses formes, et la technique de tir qu’il présente est centrée sur la survie de l’agent et l’accomplissement de sa mission.
Comme celle de Fairbairn, dont elle est issue, la méthode de tir d’Applegate n’est pas exempte de défauts : la précision est faible au-delà des courtes distances, le risque de « dommages collatéraux » existe, et elle ne prend pas en compte un cadre juridique ou éthique. Il s’agit d’une méthode destinée uniquement à un cadre militaire ou à des opérations clandestines. Ce ne sont pas des erreurs de conception technique de la part de Fairbairn et Applegate : leur tir instinctif, ou point shooting, correspond à la mission qu’ils s’étaient donnée en tant qu’instructeurs, à savoir la survie des hommes et des femmes qu’ils formaient.
Après la guerre Rex APPLEGATE continuera à former les militaires, les policiers et conseillera les agences fédérales, si c’est FAIRBAIRN qui a inventé le point shooting, c’est bien APPLEGATE qui transforma cette technique de tir en une doctrine transmissible.
La collaboration de FAIRBAIRN et APPLEGATE ne se limita pas au tir, elle verra également la création d’une dague de combat en 1943-44 : la dague APPLEGATE-FAIRBAIRN qui devait résoudre les défauts de la célèbre dague de commandos FAIRBAIRN-SYKES (en particulier la fragilité de la lame). En raison des priorités de la guerre cette lame restera à l’état de prototype.
Au début des années 1980 les célèbres couteliers AL MAR et GERBER relanceront la fabrication de cette dague après avoir contacté le Colonel APPLEGATE afin d’obtenir l’autorisation que sa signature soit apposée sur la lame. Rex APPLEGATE n’aura qu’une seule exigence : que la signature de William Ewart FAIRBAIRN figure à côté de la sienne.

David C.
Formateur
Notes de bas de page
1. E.A. Sykes rejoint la SMP (Reserve / Special Constable) en 1926, en charge de l’unité de snipers de la SMP.
2. L’instructeur de tir Chuck Taylor (dont nous parlerons) aura exactement la même réflexion 40 ans plus tard lorsqu’il fut blessé au Vietnam, ce qui lui fera remettre en question la formation au tir qu’il avait reçu au sein de l’US Army.
3. Développé et étudié plus tard par J. Cooper et D. Grossman
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Bibliographie :
De W.E. FAIRBAIRN :
Shooting to Live
Get Tough !
De Rex APPLEGATE :
Kill or Get Killed
Bullseyes Don't Shoot Back (avec Michael Dwayne JANICH)
AUTRES :
Orages d’Acier (de Ernst JÜNGER)
Cours de familiarisation au pistolet (Société Militaire de Tir au Pistolet, Fribourg)





Le combat au PA//Revolver, le dernier rempart...le drill le drill rien que le drill.
Excellent article très instructif.
Précis et concis tout y est
Article clair et complet. Lecture passionnante!