top of page

LE TIR DE COMBAT AU PISTOLET (3)

David C
il y a 1 jour
22 min de lecture

PERIODE 1945 – 1970 : La « Modern Technique »


Les hommes sur cette photo de 1958 sont de gauche à droite : Ray Chapman, Elden Carl, Thell Reed, Jeff Cooper et Jack Weaver. Ils sont considérés comme étant les « Five Originals Combat Masters ».
Les hommes sur cette photo de 1958 sont de gauche à droite : Ray Chapman, Elden Carl, Thell Reed, Jeff Cooper et Jack Weaver. Ils sont considérés comme étant les « Five Originals Combat Masters ».

Nous avons pu mesurer l’apport fondamental qu’ont apporté des hommes tels que William E. FAIRBAIRN et Rex APPLEGATE au développement du tir de combat au pistolet. Comprenant que le tir académique lent et précis, alors enseigné dans l’armée ou la police, était un billet aller simple pour le cimetière lors d’un véritable affrontement armé, ils créèrent et diffusèrent la méthode du tir instinctif, issue de leur expérience du combat réel, le « Point Shooting » dans laquelle la rapidité de tir prédominait sur la pure précision.

 

Ils n’étaient pas les seuls à avoir développé cette technique du tir instinctif à une main sans utiliser les instruments de visée. L’agent spécial du FBI, Delf « Jelly » BRYCE la développa à son plus haut niveau dans les années 1930-1940. Comme ses deux illustres prédécesseurs, il ne développa pas cette méthode uniquement dans un stand de tir : BRYCE sortit vainqueur (et surtout vivant) de 19 fusillades face à des malfaiteurs durant ces décennies sanglantes des années 30 opposant policiers et criminels aux Etats-Unis.

 

Delf BRYCE dégainait à une vitesse fulgurante en s’accroupissant totalement (Deep Crouch – photo ci-dessous)) pour réduire sa silhouette et absorber le recul de son arme, il tirait en maintenant son revolver au niveau de la hanche en utilisant la coordination naturelle de ses yeux et de sa main armée afin d’atteindre sa cible. Le test de la pièce de monnaie démontra qu’il était capable de lâcher une pièce tenue à hauteur de son épaule, de dégainer, puis de tirer et toucher cette pièce avant qu’elle ne passe sous la ceinture de son pantalon.

Delf Bryce en "Deep crouch"
Delf Bryce en "Deep crouch"

Mais tous les policiers ou les militaires ne sont pas Delf BRYCE, ce dernier possédait une acuité visuelle hors du commun lui permettant d’aligner et de corriger instinctivement son tir, et les tests qu’il fit à la fin des années 40 démontrèrent qu’il avait un taux de fibres musculaires à contraction rapide très élevé, lui permettant une vitesse explosive et une coordination oeil-main hors du commun. Mais surtout, BRYCE s’entraînait de manière quotidienne au dégainé et au tir à sec devant son miroir, répétant des milliers de fois le même geste : dégainer, présenter son arme et la pointer vers une cible, jusqu’à transformer cette séquence en automatisme.

 

Les exploits de Delf « Jelly » BRYCE popularisèrent la méthode du POINT SHOOTING, à tel point qu’elle fut généralisée au sein du FBI puis rapidement adoptée par les services de police aux Etats-Unis et dans les forces de l’ordre et les forces armées du monde occidental qui la conserveront durant des décennies (elle était encore enseignée dans les années 70-80).

 

Si la méthode du POINT SHOOTING pouvait se révéler être très efficace avec des hommes tels que FAIRBAIRN[1], APPLEGATE[2] ou BRYCE, il en était tout autrement pour le policier ou le militaire classique qui ne possédait ni les compétences innées au tir de ces individus exceptionnels ni la possibilité de s’entraîner avec la même régularité qu’eux.

De gauche à droite : BRYCE – FAIRBAIRNS - APPELGATE
De gauche à droite : BRYCE – FAIRBAIRNS - APPELGATE

[1] William E. FAIRBAIRN (1885–1960), ancien officier de la Royal Marines et policier britannique à Shanghai, développa une expertise reconnue dans le combat rapproché au cours de sa carrière au sein de la police municipale de cette ville, alors confrontée à une criminalité particulièrement violente. Fort de cette expérience, il élabora des méthodes de combat rapproché intégrant le tir au pistolet, le combat à mains nues et les techniques de défense, avant de devenir, durant la Seconde Guerre mondiale, instructeur spécialisé auprès des forces britanniques et alliées, notamment au sein du Special Operations Executive (SOE). Avec son collaborateur Eric A. Sykes, il contribua profondément à l’évolution des méthodes modernes de combat rapproché et de tir de combat, laissant un héritage durable dans la formation des militaires et des forces de l’ordre.

[2] Rex APPLEGATE (1914–1998), officier américain, fut l’un des principaux spécialistes du combat rapproché et de la formation au tir instinctif durant la Seconde Guerre mondiale. Affecté à l’Office of Strategic Services (OSS), le service de renseignement américain précurseur de la CIA, il participa à la formation des agents spéciaux et des personnels engagés dans des opérations clandestines, en s’appuyant notamment sur les méthodes développées par William E. FAIRBAIRN et Eric A. SYKES à Shanghai. Auteur de l’ouvrage de référence Kill or Get Killed, publié en 1943, il contribua à formaliser et à diffuser les techniques de combat rapproché, de défense et de tir instinctif auprès des forces militaires et des services de sécurité.


Pour avoir été personnellement formé à cette méthode de tir par des collègues plus anciens (le POINT SHOOTING n’étant plus officiellement enseigné lors de ma formation initiale) j’ai pu constater qu’un entraînement régulier et intensif était indispensable en vue d’obtenir

Extrait du livre écrit par Fairbairns "Shooting to live" 1942
Extrait du livre écrit par Fairbairns "Shooting to live" 1942

des résultats acceptables même en deçà de 05 mètres de distance. Je constatais également que cette méthode n’était pas exempt des défauts suivants :

- précision insuffisante au-delà des courtes distances.

- pas d’information visuelle sur l’orientation du canon de l’arme.

- forte possibilité de dommage collatéraux avec des personnels peu entraînés.

- faible marge de temps pour l'identification précise de la cible et le contrôle du tir dans un environnement complexe.

- absence de notion de responsabilité juridique dans la prise de décision du tir.

 

Le paradoxe du POINT SHOOTING était une méthode d’apprentissage très rapide et instinctive de tir au pistolet pour des militaires ou des agents infiltrés chez l’ennemi dans un contexte de guerre, elle devenait difficile à enseigner dans le cadre du tir de police qui prend en compte la responsabilité juridique de l’agent et pour laquelle les dommages collatéraux sont inacceptables.


En effet, l’usage de l’arme dans une situation de police ne se résume pas à toucher sa cible le plus rapidement possible, mais également à prendre une décision de tir qui sera juridiquement et tactiquement justifiable. Nous développerons notre vision de l’entrainement à la prise décision dans un prochain article.

 

Lors de l’usage de son arme, un policier doit simultanément :

- identifier la menace à laquelle il est confronté et distinguer une arme mortelle d'un objet inoffensif.

- évaluer la mise en danger des personnes innocentes situées à proximité de son adversaire.

- décider si la menace est suffisamment grave pour justifier l'emploi de son arme.

- choisir éventuellement une autre forme de riposte.

- tirer avec suffisamment de précision pour ne pas engendrer de dommages collatéraux.

- interrompre le tir lorsque la menace est neutralisée.

- être capable de justifier juridiquement sa décision.

 

Le POINT SHOOTING, qui visait à une rapidité de tir extrême pour neutraliser une menace dans un contexte très violent (rue de Shangaï des années 20, maquis du SOE ou de l’OSS de la 2e GM) faisait passer au second plan les paramètres que nous venons d’énumérer ci-dessus.

Le gain de quelques fractions de seconde qu’il permettait au moment du tir pouvait amener une mauvaise identification de la menace et l’emploi d’une force jugée non nécessaire ou disproportionnée. La technique de tir instinctif sans utilisation des instruments de visée, ne permettait pas à un agent ayant reçu une formation moyenne de toucher régulièrement sa cible au-delà de 05 mètres, il fallait un entraînement fréquent pour maîtriser cette technique de tir.

 

Des hommes allaient remédier à cela…


1. LES FIVE ORIGINALS COMBAT MASTERS



Les hommes sur cette photo de 1958 sont de gauche à droite : Ray Chapman, Elden Carl, Thell Reed, Jeff Cooper et Jack Weaver. Ils sont considérés comme étant les « Five Originals Combat Masters » à l’origine du développement de la technique moderne de tir au pistolet de combat (Modern Technique). Ces cinq gentlemen vont se rencontrer lors de compétitions de tir rapide organisées autour de Big Bear Lake en Californie. Ces compétitions initialement appelées Big Bear Leatherslaps donneront naissance à la Southwest Combat Pistol League (SWCP) fondée par les Five Originals.



Ray CHAPMAN (1928 – 2008) est né à Irving au Texas, il menti sur son âge pour servir dans le Corps des Marines des États-Unis et participa à la fin de la guerre du Pacifique ainsi qu’aux premières opérations de la guerre de Corée. A l’issue de sa carrière militaire, il devint policier puis il travailla comme ingénieur pour le Département des Transports de Californie et se consacra à sa passion pour le tir. Au début des années 50, parallèlement à son activité professionnelle, il débuta ainsi une carrière de tireur de compétition et d'instructeur de tir, laissant un riche héritage en matière de techniques de tir de combat.

 

CHAPMAN révolutionna les exercices de tir en y intégrant des cibles multiples, des cibles cachées et mobiles, son but étant de créer des simulations réalistes, plus adaptées au tir de combat que les simples résultats sportifs se contentant de compter les points et de chronométrer. Son approche du tir de combat privilégiait la fluidité des gestes comme fondement de la vitesse. Comme l’avait fait en 1976 son ami COOPER en fondant Gunsite, il créa également son école de tir avec la Chapman academy à Hallsville dans le Missouri.



Elden CARL (1934 - 2021) : Il servi au sein du département de police d'El Cajon et du bureau du shérif du comté de San Diego, où son adresse exceptionnelle au tir et sa notoriété auraient permis d'éviter le recours aux armes à feu dans certaines situations du style « Joe…fais pas l’idiot ! rends-toi ou on appelle Elden ! ». Il était considéré comme « le meilleur tireur au pistolet de l'histoire » par Jeff COOPER (excusez du peu…) et ses camarades des Five Originals.

 

Il fut vainqueur du « Big Bear Leatherslap » de 1960, la compétition de tir rapide la plus prestigieuse de l'époque aux Etats-Unis, il conserva son titre en 1961 et 1962 sans l’avoir jamais perdu puisqu’il arrêta de participer à cette compétition en raison de ses fonctions professionnelles et d’un lourd calendrier de démonstrations de tir au pistolet.

 

Athlète confirmé, CARL était persuadé que l’entraînement physique (en particulier la musculation) était indissociable des performances en tir de combat. Tout comme Jack WEAVER qui créera sa propre position de tir à deux mains, connue plus tard sous le nom de WEAVER STANCE, CARL popularisa la position ISOCELE[3] de tir à deux mains alors que la plupart des tireurs de son époque tiraient avec une seule main.

 

Elden CARL considérait également que le matériel devait être optimisé pour le combat en amenant des améliorations techniques et en le débarrassant de toutes fioritures inutiles : il travailla avec Alfonso PINEDA, John BIANCHI et Don HUME sur la création de holsters de combat, il fit également améliorer ses armes de poing (le Smith & Wesson Combat Magnum cal.357 et le Colt 1911 cal.45 Auto) selon le même principe d’efficacité au combat.


[3] Elden CARL n’a pas créé la position ISOCELE, elle n’a pas un créateur unique comme l’est Jack WEAVER pour la WEAVER STANCE. FAIRBAIRN utilisait déjà une forme de position ISOCELE à deux mains pour les tirs sur longues distances, il n’en revendiquait pas lui-même la paternité).



Thell REED est né en 1943 en Californie, il est le plus jeune et le dernier des Five Originals Combat Masters encore vivant aujourd’hui. REED était issu d’un monde très différent de ses camarades des Five Originals, lesquels étaient tous issus du milieu militaire ou policier, lui était cascadeur, consultant et armurier pour le cinéma ainsi que tireur d’exhibition et de compétition. Son père lui offrit, alors qu’il était encore adolescent, une paire de Colt modèle 1873 cal.45 et le jeune REED en fit ses outils de travail : il se produisit dans des exhibitions et des compétitions de tir comme

la Big Bear Leatherslaps qu’il remporta à l’âge de 16 ans et où il fit la connaissance des autres « Pistol Combat Masters ».

 

Thell REED appartient à cette tradition cinématographique du tir western : le Fast Draw, un tir instinctif très rapide depuis la hanche sans utiliser les instruments de visée. Elden CARL lui-même rapportait avoir observé REED réaliser des tirs extrêmement rapides en dégainant en Fast Draw depuis son holster pour toucher de petites cibles. Sa méthode de tir était similaire à celle du POINT SHOOTING que nous avons évoqué.

 

En tant que consultant en armes pour le cinéma REED forma Val KILMER, Sam ELLIOT et Michael BIEHN pour « Tombstone », et pour d’autres films Steve Mc QUEEN, Gene HACKMAN, Russel CROWE, Brad PITT, Bruce WILLIS, Jeff BRIDGES, Edward NORTON, Don CHEADLE, Sharon STONE, et bien d’autres.



John Dean « Jeff » Cooper (1920 – 2006) était un officier du Corps des Marines des États-Unis et instructeur de tir. Il est mondialement considéré comme étant le créateur de la technique moderne de tir au pistolet, la « MODERN TECHNIQUE » bien qu’il y ait toujours associé ses quatre autres camarades des Five Originals.

 

Il servi dans le Corps des Marines pendant la Seconde Guerre mondiale et la guerre de Corée. Il quitta le service actif avec le grade de lieutenant-colonel pour entamer une carrière de professeur d’histoire en Californie à laquelle il mit un terme en 1970 pour se consacrer à sa passion pour les armes, l’écriture et l’enseignement du tir. Il fonda dans ce but son école de tir « American Pistol Institute » en 1976 qui devint plus tard Gunsite .

 

A la fin des années 1950 Jeff COOPER commença à organiser des compétitions de tir nommées Leatherslap à « Big Bear Lake ». Certaines épreuves consistaient en des duels de tir rapide (quick-draw) visant à déterminer celui qui parviendrait le plus vite à dégainer son arme et à toucher une cible située à sept yards (environ 6,4 mètres). Il s'agissait des premières compétitions de ce genre, sans restriction quant à la technique de tir, à l'arme, au calibre et au holster utilisés. C’est lors de ces compétitions qu’il fit la connaissance des quatre autres Five Originals, en particulier de Jack WEAVER avec lequel il allait donner naissance à la MODERN TECHNIQUE.


Jeff COOPER écrivit de nombreux livres sur les armes et le tir évidemment mais aussi des essais, des nouvelles et même un peu en politique, registre dans lequel le qualifier de très conservateur serait un euphémisme… En particulier lorsqu’il déclarait en 1994 : « Los Angeles et Hô Chi Minh-Ville se sont déclarées villes jumelles. C'est logique : ce sont toutes deux des métropoles du tiers-monde autrefois occupées par les Américains ». 



Jack WEAVER (1928 – 2009) est né le à South Gate en Californie, après ses études il s’engage dans l’US Army en 1950 et sert au 4e régiment d’artillerie stationné à Fort Carlson dans le Colorado, unité qui a pour spécificité de déplacer ses obusiers de 75mm à dos de mules en milieu montagneux.

En 1954 il est shérif adjoint du comté de Los Angeles, dans son poste de police il remarque une publicité pour la compétition de tir du Big Bear Leatherslaps et décide d’y participer.

 

Une des épreuves de cette compétition est organisée par Jeff COOPER : il s’agit de toucher des ballons de 18 pouces à 7 yards de distance en tirant après un dégainé très rapide depuis le holster. Tous les tireurs, dont WEAVER, utilisent la technique du POINT SHOOTING ou du Fast Draw et ratent leur cible la plupart du temps… Jack WEAVER utilise un Smith et Wesson K-38 et parvient malgré tout à se classer à la deuxième place, interrogé sur ce classement prometteur pour une première participation à ce concours il répondit : « C’était juste un coup de chance, j’étais aussi mauvais que le reste des tireurs ».

 

Déterminé à gagner la prochaine fois, WEAVER passe une année à pratiquer une technique dans laquelle il utilise les deux mains pour tenir son arme à la hauteur de la taille sans prise de visée (une version à deux mains du POINT SHOOTING), mais lors de la compétition suivante il est éliminé immédiatement, avec pour récompense une nouvelle année pour réfléchir quant à sa technique de tir… Il recommence donc une année d'entraînement et réalise que s'il conserve sa saisie à deux mains et monte le pistolet au niveau de ses yeux, il peut en une fraction de seconde utiliser ses instruments de visée pour les aligner rapidement sur la cible et délivrer un tir plus précis qui sera selon ses dires : « un tir précis et assez rapide vaut mieux qu'un tir raté à la vitesse de l'éclair ».


Ainsi naquit la WEAVER STANCE : deux mains sur la crosse du pistolet, une prise de visée rapide, le corps positionné de trois quarts face à la cible. En 1959, le trophée et les gains du vainqueur du Big Bear Leatherslap repartaient entre les mains de Jack WEAVER. Ce qui rendait sa victoire sensationnelle est que personne n'avait jamais vu tirer au pistolet comme le faisait WEAVER. Au sujet de sa victoire de 1959 il disait : « J’avais l’air un peu stupide… Tout le monde se moquait de moi, mais ça a marché et j'ai pris l'argent ».

 

Il faut cependant nuancer cela, le tir avec l’usage des deux mains avait déjà été mis en pratique dans les années 1930 dans un contexte professionnel par John Henry « Fitz » FITZGERALD, policier de l’état de l’état de New York et représentant de la firme COLT. FITZGERALD était particulièrement connu pour les revolvers à canon court (snub nose) qu’il faisait réaliser chez COLT, il était aussi un partisan du tir à deux mains dans un contexte de combat, et avait conceptualisé cette technique de tir dans son livre « SHOOTING » écrit en 1930.


Il est cependant tout à fait possible que WEAVER n’ait jamais eu connaissance des écrits de FITZGERALD et ait inventé ex nihilo la WEAVER STANCE. Ce qui est certain est que cette technique de tir, qui allait être mise en application par les autres « Five Originals » allait révolutionner le tir de combat en donnant naissance à la MODERN TECHNIQUE.

Le célèbre instructeur de tir et expert en armes à feu Massad AYOOB dira au sujet de WEAVER :

« C'est mon regret, même si je connaissais COOPER, je n'ai jamais rencontré Jack WEAVER. Le paradigme a complètement changé : pour la police, pour l'armée, pour les citoyens armés. Nous ne saurons jamais combien de bonnes personnes ont survécu à la violence criminelle parce qu’elles ont utilisé la WEAVER STANCE, plus stable, plus précise et mieux contrôlée, ou d’autres positions à deux mains pour lesquelles la technique WEAVER a ouvert la voie ».

Jack WEAVER lors du Leatherslaps de 1959, accroupi entre les bottes de paille on peut voir Jeff COOPER qui observe les résultats des tireurs.
Jack WEAVER lors du Leatherslaps de 1959, accroupi entre les bottes de paille on peut voir Jeff COOPER qui observe les résultats des tireurs.

Sur la photo (situé en début de paragraphe) sur laquelle figurent les cinq géants du tir de combat que nous venons de vous présenter, il manque un sixième Combat Master, qui a été un peu oublié dans l’histoire de la MODERN TECHNIQUE : John PLÄHN.

John PLÄHN était évidemment tireur et membre de la SWCPL, mais il avait également reçu une formation de professeur de sport il amena une compétence que n’avaient pas les « Five » : il analysa le concept biomécanique de la position de tir que WEAVER avait élaborée instinctivement. C’est PLÄHN qui conceptualisa le principe isométrique de l’action musculaire du « pousser-tirer » de la WEAVER STANCE dans lequel le bras armé pousse vers l’avant et le bras de soutien tire vers l’arrière afin de créer un bloc rigide.

Si l’histoire n’a pas retenu John PLÄHN comme l’un des Originals Combat Masters en raison de la célèbre photo sur laquelle il ne figure pas, sa contribution à la MODERN TECHNIQUE est évidente.


2. LA MODERN TECHNIQUE


L’objectif des Five Originals était simple : déterminer par la compétition et l'expérimentation, quelles méthodes permettaient réellement de tirer rapidement et efficacement avec une arme de poing lors d’un affrontement armé.

Chacun d’entre eux possédait un savoir-faire particulier : WEAVER ouvrait la voie en apportant une nouvelle manière de contrôler le pistolet et son recul avec deux mains ; REED apportait sa maîtrise exceptionnelle du tir instinctif ; CARL amenait une approche extrêmement analytique de la performance et du matériel ; CHAPMAN transformait ces techniques de tir personnelles en compétences reproductibles pouvant être enseignées, et enfin COOPER qui allait assembler, conceptualiser et diffuser la Modern Technique.


JACK WEAVER : LA SUPERIORITE DU TIR A DEUX MAINS

Jack WEAVER apporte probablement avec la WEAVER STANCE la modification biomécanique la plus célèbre de l’histoire du tir de combat : sa main forte pousse en avant tandis que sa main faible tire dans la direction opposée (technique du Push-Pull). Cette mise en tension isométrique contribue à stabiliser l'arme et à contrôler son mouvement lors du recul. Cette position permet de maintenir l'arme beaucoup plus efficacement qu'une position classique à une main.

La WEAVER STANCE s’exécute ainsi  :

-       pied du côté fort (bras armé) légèrement en arrière.

-       corps légèrement tourné de trois quart face à la cible.

-       épaules non perpendiculaires à la cible.

-       bras fort (main armée) fléchi.

-       bras faible (main de support) davantage fléchi.


Jeff COOPER présentant la WEAVER STANCE
Jeff COOPER présentant la WEAVER STANCE

Si WEAVER est un innovateur, il est aussi méthodologique : il ne se contente pas d'affirmer que sa méthode est meilleure : Il gagne dans les compétitions comme celle de Big Bear Lake, démontrant qu'un tireur utilisant une position à deux mains peut battre des tireurs beaucoup plus rapides utilisant des techniques instinctives telles que le POINT SHOOTING. Cette démonstration contribue à convaincre Jeff COOPER et les autres Five Originals de la supériorité de la WEAVER STANCE.

WEAVER expliquera lui-même que le tir rapide sans prise de visée ne procure pas nécessairement un avantage. Pour lui, la présentation de l'arme au niveau des yeux permet d'obtenir très rapidement une ligne de visée exploitable permettant un tir rapide et raisonnablement précis.


WEAVER ouvre la voie de la MODERN TECHNIQUE : sa stabilisation en tension isométrique du pistolet par les deux mains et sa position de tir deviennent le socle de cette méthode de tir.


THELL REED : LA VITESSE ET LA VISEE

Comme nous l’avons vu, Thell REED est le seul à ne pas appartenir au monde militaire ou policier.  En tant que tireur, il appartient à un monde très différent : celui du cinéma et des exhibitions de fast draw et de tir instinctif, et dans ce domaine son talent est exceptionnel.

 

Il démontre par sa maîtrise du POINT SHOOTING que son œil, sa main et son arme peuvent être coordonnés extrêmement rapidement sans qu’il ait besoin de rechercher une image de visée conventionnelle pour toucher sa cible.

Mais paradoxalement il va également contribuer à démontrer les limites de cette technique de tir instinctif, car lorsqu'il participe aux compétitions comme le Leatherslaps ou à des défis amicaux contre les autres Combat Masters, il utilise lui la WEAVER STANCE. Jeff COOPER, qui le remarquera immédiatement, sera convaincu de la supériorité du tir à deux mains comme socle de la Modern technique.

 

Thell REED démontre les limites du POINT SHOOTING même pour un expert tel que lui, il prouve empiriquement que la vitesse doit être associée à une présentation de l’arme face au regard afin d’obtenir une image de visée ultra rapide.

Avec lui la MODERN TECHNIQUE conservera certaines qualités du tir instinctif, notamment la rapidité de présentation de l’arme et la capacité à tirer à très courte distance, mais en privilégiant l'acquisition d'une image de visée lorsque les circonstances le permettent.


ELDEN CARL : L’ANALYSE DE LA PERFORMANCE

CARL qui est un excellent tireur possède une approche très particulière de son art : il analyse systématiquement ce qui lui permet de gagner du temps, il ne considère pas une technique comme intangible, et surtout, si une chose ralentit ses performances, il la modifie ou la supprime.

 

Son entraînement est révélateur : il pratique intensivement la musculation, la course à pied et le tir, et analyse continuellement son équipement et ses mouvements. Il ne le fera pas seulement pour lui seul, c’est en observant les performances exceptionnelles de Thell REED en POINT SHOOTING qu’il remarque que l'arme de son ami se stabilise pendant un très bref instant avant le départ du coup. Il développe à partir de cette observation ce qu'il appellera le « Thell Reed Lock » : le concept selon lequel, même dans un tir extrêmement rapide, l'arme doit pour toucher sa cible arriver à une position suffisamment stable au moment du départ du projectile.

 

Il cherche à optimiser tous les paramètres qui peuvent entrer dans le tir de combat :

-       Le temps de dégainé, la trajectoire de l’arme et la prise de visée.

-       La position des mains.

-       Le holster.

-       L’ergonomie de l’arme, sa détente, ses instruments de visée.

Son approche analytique annonce ce que l'on appellerait aujourd'hui l'analyse de la performance.


Il contribuera ainsi au concept d’arme optimisée pour le combat, à partir d'un M1911A1 cal.45 ACP de surplus, il développe une arme adaptée de combat : amélioration de la détente, modification des organes de visée, travail sur le canon et de son ajustage, sécurité améliorée, puits de chargeur élargi et autres modifications. Cette évolution participe à la naissance du concept du Custom Combat Cal.45. Avec Elden CARL le pistolet n'est donc plus simplement une arme militaire destinée au service, il devient un outil optimisé pour le tir de combat rapide et précis.


Elden CARL apporte donc trois choses essentielles : l'analyse de la performance, l'optimisation du matériel et l'expérimentation biomécanique.


RAY CHAPMAN : LA REPRODUCTIBILITE DE LA METHODE

Ancien Marine, policier puis instructeur de tir, CHAPMAN sait d’expérience qu’un excellent tireur (tel que lui) est capable de réaliser des performances extraordinaires en raison de ses qualités physiques et de milliers d'heures d’entraînement. En raison de son expérience dans l’armée et la police, il sait également qu’une méthode de tir destinée à des policiers, des militaires ou des citoyens armés doit pouvoir être enseignée à quelqu'un qui ne possède pas les qualités ni les possibilités d’entraînement d’un champion.


Pour CHAPMAN la question devient : quelle méthode permet de reproduire une compétence en tir de combat efficace et assimilable pour le plus grand nombre ?

Selon lui, pour être validée, toute méthode de tir doit passer par le filtre suivant : expérimentation de la méthode, application de cette méthode en compétition, standardisation des principes de la méthode, enseignement de la méthode.

 

Après avoir adopté la WEAVER STANCE, Ray CHAPMAN la modifia en verrouillant le bras armé au niveau de l’épaule, du coude et du poignet car il préconisait une prise en main très ferme. Le bras fort est donc quasiment verrouillé en extension, tandis que le bras faible reste fléchi, coude vers le sol. Le bras fort forme donc une sorte de ligne de référence directe entre l'épaule et l'arme. CHAPMAN nommera cette position MODIFIED WEAVER STANCE, considérant qu’elle apportait une présentation plus directe de l'arme devant les yeux et une transition plus rapide vers les instruments de visée.


L’approche analytique de CHAPMAN contribuera à la transformation du tir de combat en une discipline structurée : le tir pratique qui deviendra l'International Practical Shooting Confederation (IPSC) dont Jeff COOPER sera également co-fondateur. A la fin des année 1970, l’IPSC devenant trop sportif et orienté vers la compétition selon lui, COOPER quittera cette confédération mais restera néanmoins ami avec CHAPMAN.

Si Ray CHAPMAN s’est orienté plus tard vers une forme plus orientée vers la compétition sportive du tir pratique avec l’IPSC, il a apporté une chose essentielle au tir de combat et à la MODERN TECHNIQUE : la reproductibilité de la technique de tir.


JEFF COOPER : L’ARCHITECTE DE LA MODERN TECHNIQUE

Jeff COOPER occupe une place particulière parmi les Five Originals. Dès la deuxième partie des années 1950 il organise des compétitions de tir Leatherslaps  à « Big Bear Lake » en leur donnant une orientation différente des épreuves de tir traditionnel. Il crée des parcours de tir qui cherchent à reproduire des situations de tir de défense pouvant être rencontrés dans la vie réelle, plutôt que des exercices destiner à mesurer la précision sur une cible statique.

Sa rencontre avec Jack WEAVER fera qu’il va promouvoir et diffuser la technique de tir à deux mains de ce dernier : la WEAVER STANCE. Mais celle-ci n’est que le socle de la nouvelle méthode de tir que va créer COOPER. Sa contribution majeure consiste à avoir compris qu'il fallait transformer des observations empiriques en une véritable doctrine d'emploi du pistolet au combat : la MODERN TECHNIQUE.

Il va progressivement structurer sa doctrine de tir autour de plusieurs éléments :

-       Utilisation de de la WEAVER STANCE dans la majorité des cas.

-       Présentation rapide de l'arme avec utilisation des instruments de visée (flash sight picture) pour les tirs rapides et précis.

-       Importance du contrôle de la détente.

-       Importance du rechargement d’urgence et des résolutions d’incidents de fonctionnement de l’arme.

-       Mise en place de règles de manipulation sécurisée de l'arme.

-       Développement d'une attitude mentale au combat (combat mindset) adaptée à la confrontation.

 

Jeff COOPER a créé une véritable doctrine de l’usage des armes à feu au combat, il a été le premier à définir clairement la doctrine des quatre règles de sécurité des armes à feu (laquelle est toujours appliquée de nos jours) :

1.     Toutes les armes sont toujours chargées. Même si elles ne le sont pas, traitez-les comme si elles l’étaient.

2.     Ne laissez jamais le canon de votre arme couvrir ce que vous ne voulez pas détruire.

3.     Gardez votre index hors de la détente jusqu'à ce que vos instruments de visée soient sur la cible.

4.     Identifiez votre cible et ce qui est derrière.

 

Il considérait que si un porteur d’arme (militaire, policier ou citoyen armé) n'était pas prêt mentalement à affronter un danger soudain, il avait de fortes chances d’être blessé ou tué lors de la confrontation. Il élabora pour cela un code couleur de préparation mentale composé de quatre états :

BLANC – Absence totale de préparation. L'individu est inconscient de son environnement. Si un danger survient, il ne pourra y faire face.

JAUNE – État de vigilance générale. L'individu est conscient de son environnement et surveille ce qui s'y passe. C’est l’état de veille normale, celle de tous les jours.

ORANGE – État d'alerte spécifique. L'individu a repéré une activité ou une personne constituant une possible menace mais ne peut le confirmer.

ROUGE – État de bascule en mode combat (sans pour autant impliquer un tir immédiat). L'individu a identifié une menace spécifique et imminente, susceptible d'entraîner le recours à la force létale. Il fera usage de son arme si son déclencheur mental (mental trigger) est activé par une agression.

 

Le code couleur de COOPER est souvent confondu avec un indicateur de danger, alors qu'il s'agit d'un indicateur de l'état de préparation mentale du porteur d’arme. Ce code a été conçu comme un outil psychologique pour surmonter les réticences à l'usage de la force létale, en particulier pour le policier ou le citoyen qui doivent agir dans le cadre légal de la légitime défense.

 

Les véritables apports de Jeff COOPER au tir de combat sont les suivants :

-       Premièrement la philosophie qu’il avait de l’usage des armes et qu’il traduisait par la distinction fondamentale entre tirer vite et tirer efficacement. Pour lui la vitesse n'est pas une fin en elle-même, elle doit être subordonnée à la capacité de produire rapidement un résultat suffisamment précis (Combat Accuracy) dans une action de combat. Cette philosophie est résumée par son célèbre principe : Diligentia, Vis, Celeritas(Précision, Puissance, Vitesse).

 

-       Deuxièmement la dimension psychologique du tir de combat qu’il appelait le combat mindset : pour COOPER, la capacité à combattre dépend d'abord de l'état mental, la technique et la précision servant à construire la confiance nécessaire au contrôle de soi.

 

L'immense contribution de Jeff COOPER au tir de combat est d'avoir transformé une collection de techniques et de compétences de différents tireurs extrêmement doués (les Five Originals) en une seule et même doctrine d'utilisation du pistolet au combat. Jeff COOPER est bien en cela l’architecte de la MODERN TECHNIQUE et donc du tir de combat moderne au pistolet. Il sera le principal diffuseur de cette doctrine à travers ses écrits et son école de Gunsite.


L’HERITAGE DE LA MODERN TECHNIQUE

Jeff COOPER et les quatre autres Five Originals comprennent durant les décennies allant de la fin des années 1950 au début des années 1970 que le tir académique (lent mais précis) encore enseigné est trop lent et rigide pour le combat réel. Ils observent également que le POINT SHOOTING (tir instinctif), pourtant plus réaliste en matière de combat, manque de précision et surtout ne prend pas en compte la possibilité de dommages collatéraux ainsi que la responsabilité juridique et morale du tireur.

 

Jeff COOPER se donne alors pour objectif de créer une synthèse efficace de ces deux formes de tir pouvant être appliquée au combat réel : la MODERN TECHNIQUE. Le système a été formalisé dans l'ouvrage The Modern Technique of the Pistol (1991) écrit par Gregory B. Morrison avec la collaboration de Jeff Cooper.

 

Pour lui « la précision est primordiale, mais la vitesse est indispensable », la MODERN TECHNIQUE ne sera ni du tir sportif, ni du tir instinctif mais une doctrine de tir de combat rationnelle et structurée qui aura pour but l’efficacité immédiate, la maîtrise du stress, la responsabilité juridique et morale du tireur.


Quatre principes fondamentaux vont définir cette doctrine :

-       Une position de tir stable et dynamique : la WEAVER STANCE.

-       Une acquisition rapide et sommaire de la visée (Flash Sight Picture – compromis entre le tir académique et le POINT SHOOTING).

-       Un contrôle conscient de la détente, le tir étant volontaire et non instinctif par réflexe non contrôlé (dimension juridique et morale).

-       Une cadence de tir contrôlée (les tirs s’enchaînent distinctement, il n’y a pas de « rafale » incontrôlés).


A ces principes techniques COOPER ajoutera des principes psychologiques :

-        La prise en compte de la gestion du stress au combat en simplifiant les gestes pour créer des automatismes conscients car il refuse les réflexes automatisés pouvant amener des tirs fratricides ou des dommages collatéraux.

-       L’importance de la prise de décision en insistant sur l’identification de la menace, la conscience de l’environnement, la responsabilité éthique et juridique du tireur.

 

Pour la philosophie de COOPER, le porteur d’une arme qu’il soit professionnel ou simple citoyen armé, ne tire pas parce qu’il le peut mais parce qu’il le doit. Toute sa conception du tir de combat est basée sur ce postulat.


La MODERN TECHNIQUE réalise ainsi une synthèse entre le tir académique, qui privilégie la maîtrise et la précision, et le POINT SHOOTING, qui met l’accent sur la rapidité et la survie dans l’affrontement.

En intégrant ces deux approches dans une doctrine structurée, qui accorde une place centrale à la maîtrise technique et à la responsabilité du tireur, elle exercera une influence majeure sur :

-       Les forces de police des Etats-Unis dès le début des années 1970, pour se transmettre aux forces de l’ordre des autres nations occidentales.

-       Les forces armées d’Amérique du Nord puis d’Europe avec comme pionniers la Suisse et la Belgique et la création de la Nouvelle Technique de Tir de Combat (NTTC) puis de l’Instruction sur le Tir de Combat (ISTC) dans l’Armée Française.

-       Le tir de défense chez les citoyens légalement armés.

-       Les compétitions de tir de type IPSC et IDPA (International Pratical Shooting Confederation  et  International Defensive Pistol Association).

 

 

Auteur : David C. - associé co-fondateur de CEFId 



BIBLIOGRAPHIE :

Principles of Personal Defense (Jeff COOPER)

 

INTERNET :

www.Oklahoma Historical Society & Police.com

www.The Armory Life.com

www.American Handgunner.com

 

YOUTUBE :

« La Vraie Position Weaver » Guns and Americans Handgunners

Commentaires

Noté 0 étoile sur 5.
Pas encore de note

Les commentaires sur ce post ne sont plus acceptés. Contactez le propriétaire pour plus d'informations.
bottom of page